La discussion du blogue pour le mois d’avril portera sur un article qui s’intitule L’essoufflement de l’objectif de communication en immersion. Cet article voudrait souligner le besoin pour le programme d’immersion de se délester de l’objectif global de communication.
Vous trouverez ci-joint cet article rédigé par Muriel Peguret, Professeure adjointe, Faculté d’Éducation et Études françaises, Collège universitaire Glendon.
Le conseil d’administration de l’ACPI vous invite à lire, réfléchir et réagir à cet article très intéressant.
Muriel Peguret L essoufflement de l objectif de communication en immersion
Au plaisir de vous lire,
Mme J.M. Lefrançais

Bonjour,
J’ai trouvé l’article de Mme Peguret très intéressant. J’ai quelques questions pour l’auteure :
Comment améliorer les capacités linguistiques de nos élèves en immersion? Quels conseils pratiques pour l’enseignant est-ce que Mme Peguret pourrait–elle offrir?
Quels objectifs le programme d’immersion devrait-il viser?
Est-ce que l’auteure croit que ce n’est que le programme d’immersion française qui devrait «se délester de l’objectif global de communication » ou tous programmes d’immersion calqués sur ce modèle? (espagnol, ukrainien, etc.)
Jean LeBlanc
Bonjour Jean,
Je vous remercie beaucoup de votre intérêt et de votre commentaire. Il est vrai, vous l’avez remarqué, que je me garde bien d’entrer dans les idées concrètes !
Tout d’abord, je pense que le changement d’idéologie proposé pourrait prendre beaucoup de formes concrètes que je n’imagine pas et qui ne représentent pas forcément une révolution dans la salle de classe. Elles pourraient simplement être un subtil changement d’atmosphère, d’attitude ou encore intégrer de façon quotidienne des activités qui ont pour objectif de faire « contrepoids » à l’instrumentalisation de la langue, pour reprendre le terme de Roy Lyster (2007).
Ensuite, voici les idées concrètes que je trouve intéressantes pour une immersion qui vise la communication socio-culturelle :
1. Il me semble que l’approche de l’éveil à la langue (cf. le projet Evlang en Europe ou l’initiative canadienne Elodil [Armand F. et Dagenais D., 2005]) a le potentiel de compléter merveilleusement la pédagogie immersive. Cette approche propose des activités qui font réfléchir l’élève à la nature profondément culturelle et sociale de la langue (et des langues). Si la pédagogie immersive s’accompagne systématiquement d’activités permettant aux élèves de comprendre et de s’intéresser à la nature culturelle de la langue, ils seraient peut être moins tentés de se satisfaire subjectivement du niveau de communication. L’apprentissage explicite de la grammaire reprendrait aussi sa place légitime. Une approche d’éveil à la langue offrirait donc un bon contrepoids à l’approche nécessairement instrumentale de la pédagogie immersive (sans compter l’autre objectif non négligeable des activités d’éveil à la langue : l’ouverture à la diversité).
2. Je pense qu’il faudrait reconsidérer sérieusement la place de la L1 dans la salle de classe immersive. Il y a beaucoup d’avantages à la bannir entièrement mais l’inconvénient est que les enfants ne sont alors pas guidés dans leur évaluation subjective de la différence structurelle entre leur L1 et la L2. Le résultat en est que, souvent, ils ne développent pas spontanément de réflexe de méfiance par rapport aux calques et ceux-ci se fossilisent très vite. Il serait donc intéressant de didactiser la L1 afin que l’exercice de communication devienne la véritable gymnastique intellectuelle qu’il doit être : apprendre à passer d’une façon de catégoriser le monde (L1) à une autre (L2).
3. Finalement, l’attitude de l’enseignant peut faire je pense beaucoup de différences. Si l’enseignant est profondément convaincu lui-même que la langue est un objet culturel appartenant à une communauté vivante et passionnante, il est lui-même en position « d’enquêteur », curieux, à la recherche de la meilleure façon de dire, du bon mot… Transmettre cette attitude d’enquêteur d’une langue et d’une communauté étrangère est l’équivalent de former l’élève à être un bon apprenant de la langue. Le bon apprenant de langue est, à la base, celui qui va toujours se poser cette question : « comment les francophones mettent-ils en mot cette idée ? », au lieu de transférer son cadre de référence en L1 directement en L2 pour satisfaire au plus vite le besoin de communication.
L’objectif du programme d’immersion pourrait s’appeler « bilinguisme socio-culturel », et il impliquerait toujours l’atteinte d’un niveau de communication, mais une communication connectée aux communautés francophones. En général, je pense que viser l’éveil à la langue ouvre plus de portes pour la suite de l’apprentissage de l’élève que de viser la communication à tout prix.
En ce qui concerne les autres programmes d’immersion, je ne sais pas ce qui se fait au Canada. Mes lectures se sont plutôt portées sur les initiatives européennes qui me semblent, de loin, plus équilibrées et donc moins « communicatives » que notre programme immersif en français. Par exemple, je lis chez eux beaucoup de questionnements sur la didactisation d’une alternance des langues ou sur les approches d’éveil aux langues… Donc, je ne m’avancerais pas trop à donner une opinion sur les autres programmes d’immersion canadiens.
N’hésitez pas à me poser d’autres questions, je suis très heureuse de poursuivre cette discussion.
Muriel Peguret
Site Elodil : http://www.elodil.com/index.html
Bonjour,
Merci pour vos réponses qui inspirent d’autres questions.
1. « L’apprentissage explicite de la grammaire reprendrait aussi sa place légitime… »
Est-ce que vous parlez de la construction d’une grammaire interne ou l’élève la construit en pratiquant la langue de manière authentique avec son enseignant et ses pairs ou des exercices sur papier ?
2. « Je pense qu’il faudrait reconsidérer sérieusement la place de la L1 dans la salle de classe immersive. Il y a beaucoup d’avantages à la bannir entièrement mais l’inconvénient est que les enfants ne sont alors pas guidés dans leur évaluation subjective de la différence structurelle entre leur L1 et la L2. »
Est-ce que vous parlez de l’immersion précoce (maternelle, 1re année) ou l’élève apprend la L2 comme il/elle a appris sa langue maternelle : emphase sur compréhension orale et production orale ou de l’immersion tardive (6e, 7e) ou les élèves ont un bagage anglais qui peut se servir comme tremplin pour apprendre la L2?
3. « Le bon apprenant de langue est, à la base, celui qui va toujours se poser cette question : « comment les francophones mettent-ils en mot cette idée ? », au lieu de transférer son cadre de référence en L1 directement en L2 pour satisfaire au plus vite le besoin de communication. »
De quels francophones parlez-vous ? québécois, franco-albertains, franco-acadiens, francophones d’Haïti qui ont chacun une culture particulière liée à la langue française ?
Jean LeBlanc
Bonjour Mme Peguret,
J’ai trouvé votre article intéressant ainsi que les questions de M. LeBlanc. J’ai visité le site ELODiL et je crois que les activités, surtout celles pour le préscolaire, sont conçues pour les élèves francophones. J’enseigne la première année et mes élèves apprennent le français à partir d’expériences concrètes – visites à la ferme, à l’épicerie, à l’hôpital, etc. Pour réinvestir les structures langagières apprises, mes élèves chantent, écoutent et lisent des histoires, et pratiquent les structures entre eux.
Je ne pense pas qu’on devrait demander à un élève en immersion précoce, (maternelle, 1re, 2e 3) de « se poser cette question : « comment les francophones mettent-ils en mot cette idée ? ». On ne demande pas à un bébé de faire ça. Pour moi l’immersion est un bain linguistique et mon rôle – un accompagnement adapté aux besoins et connaissance de mes élèves.
Merci de m’avoir ouvert d’intéressantes pistes de réflexion.
Catherine Simard
Bonjour et merci beaucoup pour votre réponse Mr. LeBlanc,
1. « La grammaire explicite » : Je pars du principe que toutes les formes du français ne vont pas s’apprendre de façon incidente par l’élève. Donc les formes qui se développent de façon incidente peuvent se construire en pratiquant la langue en contexte avec ses pairs et l’enseignant. Ce sont les formes qui ne vont pas s’apprendre naturellement qui font l’objet d’« un enseignement explicite ». Là je voulais parler des moments où l’enseignant s’arrange pour attirer l’attention de l’élève sur ces formes problématiques par tous les moyens possibles et appropriés à l’âge : des mini-leçons, des exercices sur papiers, des jeux, ou encore la rétroaction…
2. « La place de la L1 »: Je me demande aussi quel pourrait être l’âge le plus stratégique pour une introduction de la L1. Je ne serais pas contre a priori une utilisation contrôlée de la L1 en maternelle mais je me rends compte aussi que j’ouvre un monde de débat et de difficultés. Avant de répondre, il faudrait donc savoir : Est-ce que la maternelle est vraiment une période où l’exposition à la L2 bat complètement la compétition de la L1 (apprentissage L1 = apprentissage L2) ? Jusqu’à quel point exactement la grille de référence de la L1 obstrue-t-elle l’apprentissage de la L2 à cet âge ? S’il y a interférence de la L1, est-ce que ces interférences se fossilisent rapidement ou peuvent-elles se dépasser avec la maturité ? A quel âge exactement les enfants sont-ils capables de commencer à comparer les langues pour que ce soit bénéfique (même sous la forme de jeux par exemple) ? S’il y a introduction ponctuelle de la L1 en maternelle, quelles formes devrait-elle prendre ? Je n’ai pas toutes ces réponses mais je pense que ces questions méritent qu’on s’y arrête.
3. « Le bon apprenant de langue » : je pense à toutes les communautés francophones, à travers l’identité de l’enseignant (et si l’enseignant est non francophone, il est peut être encore mieux placé pour accompagner l’élève, selon son âge, à la découverte de la variation dans la francophonie et au multiculturalisme canadien en général). Le plus important je pense, est d’ouvrir l’élève à la diversité (une compétence interculturelle ou « un ethno-relativisme »). Le bon apprenant de langue saura alors que si le Français de France met en mot une idée d’une certaine façon, ce n’est pas forcément de la même manière que les autres communautés francophones vont la mettre en mot. Il s’attend à la différence / à la variation, et sera capable d’enquêter pour obtenir des réponses (selon ses besoins).
Bien cordialement,
Muriel Peguret
Merci beaucoup Mme Simard de votre commentaire. Ouvrir des pistes de réflexion est tout ce que je souhaite. Une piste que j’aimerais explorer plus est, en effet, ce que donnerait l’éveil à la langue en salle de classe d’immersion précoce (aux niveaux que vous enseignez). Je ne pense pas non plus que l’élève en immersion précoce doive/puisse déjà se poser la question explicitement du « comment disent-ils ? ». Par contre, je pense que le développement de cette attitude mature ne doit pas non plus être laissé pour compte par la pédagogie immersive (et c’est le danger qui guette, je le pense, le tout communicatif). Ma proposition est que cet objectif soit omniprésent dans l’esprit de tous, dans le but de contrebalancer le communicatif qui est naturel à la pédagogie immersive. Au préscolaire, viser l’éveil à la langue pourrait donner l’intégration ponctuelle et ludique d’activités de manipulation de la L2 comme objet, pour montrer à l’élève implicitement que la forme linguistique peut se séparer du message (ce qui revient à une première approche inconsciente de la nature culturelle de la langue).
Bien cordialement,
Muriel Peguret
Bonjour Madame Peguret,
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre article sur l’objectif de communication en immersion. En réfléchissant à l’évolution de l’immersion ces dernières années, je ne peux m’empêcher de constater le retour en force du français à l’oral, du référentiel des compétences orales de l’ACPI, du document du ministère du MB La communication orale au quotidien en immersion française ainsi que tout le travail que nous avons fait dans ma division scolaire (Pembina Trails) sur le français oral. Il m’apparît donc opportun d’engager les practiciens de l’immersion dans une réflexion sur ce sujet.
Mais je me demande s’il est nécessaire d’abandonner l’objectif de communication en immersion pour rétablir l’équilibre entre fond et forme. N’y a-t-il pas des risques à vouloir abandonner la notion de communication en immersion? Comment voyez-vous l’évolution de cette question?
Je reconnais que le débat est ouvert et c’est toujours le premier pas! Merci de nous faire réfléchir!
Philippe le Dorze
Bonjour ! Merci beaucoup pour votre commentaire !
En effet, il n’est peut être pas nécessaire d’abandonner l’objectif de communication… mais uniquement si tout le monde (enseignants et élèves) s’entend sur ce que « communiquer » dans une langue implique vraiment, à l’oral comme à l’écrit (aspect culturel, social, identitaire, affectif…). Dès lors, le travail d’ « apprendre à communiquer » dans une autre langue impliquerait alors, tout naturellement, l’effort de chercher et d’assimiler progressivement les conventions de mise en mot propres à la communauté de la langue cible.
Le problème est que, malheureusement, la pente est glissante avec la notion de communication : souvent, pour nos élèves, apprendre à communiquer se résume à apprendre à faire passer un message (tant bien que mal)… Et comment leur en vouloir ? Pour leur L1, c’est exactement ainsi que cela se passe et ça marche. Ils n’ont pas besoin d’adopter une attitude d’apprenant pour assimiler le système et la culture de leur langue maternelle : la pratiquer et la vivre suffisent.
Une autre voie serait d’emboiter le pas au Conseil de l’Europe, est d’adopter l’objectif général de former des « acteurs sociaux » en langue seconde. Il serait alors nécessaire d’explorer et probablement d’adapter à notre contexte les implications exactes de ce changement de terminologie.
L’objectif de « bilinguisme fonctionnel », par contre, pourrait plus facilement laisser la place à une notion moins instrumentale, comme par exemple le « bilinguisme socio-culturel » ou quelque chose de similaire…Comme vous le dites, le débat est ouvert !